« 23 mai 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 73-74], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21124e1715, page consultée le 04 mai 2026.
Jersey, 23 mai 1853, lundi matin, 8 h.
Bonjour, mon tout bien-aimé, bonjour et bonheur depuis la tête jusqu’aux pieds. J’espère que tu auras passé une meilleure nuit que la mienne ; cela ne t’aura pas été bien difficile pour peu que tu n’aies pas eu comme moi une insomnie de 6 h. sur 7 h. et que tu n’aies pas eu une mauvaise digestion. Cela m’a permis du reste d’admirer les effets de lune sur les rochers à 2 h. du matin. C’était prodigieux et d’un éclat si vif et si doux en même temps qu’il me semblait possible de faire du daguerréotype à cette lumière. Mais vous avez pu jouir de cet effet magique après votre dîner car le soir en me couchant tout était dans le même état. Il est probable même que vous aurez donné à la lune le temps que vous auriez mis à venir me baiser. Eh bien, je vous pardonne, tel est mon nouveau style. En attendant MM. les citoyens Fronda1 et Ribeyrolles couchés sur le gazon regardent s’ébattre de loin les baigneuses. Car que faire dans une île à moins qu’on ne regarde l’envers des visages des naturelles ? Je les approuve, reste à savoir si leurs citoyennes respectives ont la même grandeur d’âme. Quant à vous, je vous conseille d’en user d’une manière honnête et modérée si vous tenez à vos précieux jours.
Juliette
1 Le Maitron donne de nombreuses informations sur Victor Frond, né le 1er septembre 1821 à Montfaucon (Lot) et mort le 16 janvier 1881 à Verredes (Seine-et-Marne). Engagé dans l’armée en 1839, puis dans le corps des sapeurs-pompiers de Paris en 1850, il s’opposa au coup d’État du 2 décembre 1851 et fut déporté à Alger d’où il s’évada à l’automne 1852. Il gagna Londres, puis Jersey où il se lia d’amitié avec Victor Hugo qui lui confia en juin 1853 le manuscrit des Châtiments afin de le poster, de Londres, à l’éditeur Hetzel. En 1857, il s’installa à Rio de Janeiro où il fit venir l’année suivante son ami Ribeyrolles. Tous deux se lancèrent dans l’édition d’une monumentale description du Brésil, illustrée de photographies de Victor Frond, qui connut un grand succès. De retour en France, il travailla comme éditeur chez Lemercier. Pendant la guerre franco-prussienne il reprit du service, et reçut la Légion d’Honneur le 7 janvier 1871. Retraité de l’armée, il fut nommé régisseur de l’Élysée. Dans Histoire d’un crime, Victor Hugo l’évoque à plusieurs reprises, notamment dans un Cahier complémentaire intitulé « Victor Frond » et dans Les Transplantés, « Évasion d’Afrique des citoyens Fillon, Crubailhes et Frond ».
a « Front ».
« 23 mai 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 75-76], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21124e1715, page consultée le 04 mai 2026.
Jersey, 23 mai 1853, lundi après-midi, 2 h.
Je suis furieuse contre le citoyen Le Maout1, mon pauvre adoré, car grâce à lui tu n’auras probablement pas d’eau de pavots aujourd’hui. C’est d’autant plus absurde à ce démagogue amphibie qu’on les lui a payés d’avance et qu’il les promet d’heure en heure. Cela, joint à l’impatience de te voir, m’agace et me rend le temps dix fois plus long et plus ennuyeuxa. De son côté la Suzarde n’a pas su trouver de homard pour toi au marché. Probablement parce que c’est la saison et que nous sommes dans une île car telle est la logique de ces bons Jersiais. Quant à moi, je n’en mangerai pas d’ici à longtemps, la cuisine infernale ne convenant pas à mon diable d’estomac. Aujourd’hui, je me mets au régime blanc pour tâcher de trouver un peu de tranquillité et de calme. Cela ne m’empêchera pas de te demander à sortir un peu si tu n’es pas trop occupé. Cela m’empêchera encore moins d’être bien heureuse de te voir, de t’aimer à cœur tendu. En t’attendant tâche de ne pas trop me faire attendre pourtant puisque tout mon bonheur est dans toi et que tu es ma vie et mon âme.
Juliette
1 Auguste Le Maout (31 mai 1817, à Saint-Brieuc-3 décembre 1897 à Saint-Quay-Portrieux), pharmacien, imprimeur et journaliste républicain, se réfugia en Angleterre après le coup d’État, et établit une correspondance avec Victor Hugo qu’il rencontra à Jersey en août 1853. Cette relation continua lorsque le poète dut s’exiler à Guernesey.
a « ennuieux ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
